Mon fils aîné a prononcé son premier mot à neuf mois. Ma fille cadette n’a pas ouvert la bouche avant vingt mois. Pendant ces vingt mois, j’ai eu beau être psychologue spécialisée dans le développement de l’enfant, j’ai eu beau savoir intellectuellement que chaque enfant a son rythme, l’inquiétude était là. Sourde, tenace, alimentée par les regards des autres parents au parc dont les enfants du même âge bavardaient déjà.
Si vous êtes dans cette situation, je sais exactement ce que vous ressentez. Et je vais vous donner ce dont j’aurais aimé disposer à l’époque : des repères clairs, des signaux d’alerte fiables, et des outils concrets pour stimuler le langage de votre enfant au quotidien.
Les repères du développement du langage
Chaque enfant est unique, mais le développement du langage suit une trajectoire relativement prévisible. Connaître ces repères permet de situer votre enfant sans tomber dans la comparaison anxieuse.
De la naissance à douze mois : les fondations
Le langage ne commence pas avec le premier mot. Il commence dès la naissance, avec les sons, les regards, les échanges.
| Âge | Ce que fait l’enfant |
|---|---|
| Naissance à deux mois | Pleurs différenciés (faim, inconfort, fatigue), gazouillis |
| Trois à quatre mois | Vocalises variées, rires, réponse à la voix des parents |
| Cinq à six mois | Babillage (« bababa », « mamama »), imitation de sons |
| Sept à neuf mois | Babillage diversifié, compréhension de « non » et de son prénom |
| Dix à douze mois | Premiers mots (« papa », « mama », « donne »), pointage du doigt, compréhension de phrases simples |
De un à deux ans : l’explosion lexicale
| Âge | Ce que fait l’enfant |
|---|---|
| Douze à quinze mois | Trois à dix mots, comprend des consignes simples (« donne-moi le ballon ») |
| Quinze à dix-huit mois | Dix à cinquante mots, montre du doigt, comprend des questions simples |
| Dix-huit à vingt-quatre mois | Cinquante mots minimum, début des phrases de deux mots (« encore gâteau »), explosion du vocabulaire |
De deux à quatre ans : la structuration
| Âge | Ce que fait l’enfant |
|---|---|
| Deux à trois ans | Phrases de trois à quatre mots, utilisation du « je », vocabulaire de deux cents à cinq cents mots, questions (« c’est quoi ? ») |
| Trois à quatre ans | Phrases complètes, raconter une histoire simple, utilisation du passé et du futur, vocabulaire de mille mots et plus |
Attention : ces repères sont des moyennes. Un écart de quelques mois est tout à fait normal. C’est la tendance générale qui compte, pas un chiffre isolé.
Pour une vision globale du développement de votre enfant, je vous invite à consulter mon article détaillé sur les étapes du développement de zéro à six ans.
Les signaux d’alerte : quand faut-il s’inquiéter
Je préfère parler de « signaux d’alerte » plutôt que de « retard » parce que le mot « retard » implique une norme rigide. Certains signaux méritent toutefois une attention particulière.
Avant douze mois
- Pas de babillage du tout à neuf mois
- Ne réagit pas à son prénom
- Ne regarde pas quand on lui parle
- Ne pointe pas du doigt et ne fait pas de gestes (au revoir, bravo)
Entre douze et dix-huit mois
- Aucun mot à quinze mois
- Ne comprend pas de consignes simples (« viens ici », « donne-moi »)
- Ne tente pas de communiquer par des gestes ou des sons
- Perte de mots ou de compétences déjà acquises (signal fort)
Entre dix-huit mois et trois ans
- Moins de cinquante mots à deux ans
- Pas de combinaison de deux mots à deux ans et demi
- Parole inintelligible pour les proches (les parents doivent comprendre au moins la moitié)
- Frustration importante liée à l’incapacité de se faire comprendre
- Pas de progrès visible sur plusieurs mois
Après trois ans
- Phrases de moins de trois mots
- Difficultés à être compris par des personnes extérieures à la famille
- Ne pose pas de questions
- Difficultés à comprendre des consignes de deux étapes (« va chercher ton manteau et mets tes chaussures »)
- Certains sons systématiquement déformés (au-delà des substitutions normales pour l’âge)
Les causes possibles d’un retard de langage
Causes fréquentes et souvent bénignes
Le tempérament de l’enfant : certains enfants sont des « observateurs silencieux » qui accumulent passivement le vocabulaire avant de se lancer. Ma fille était de ceux-là : elle n’a presque rien dit pendant vingt mois, puis a sorti des phrases complètes du jour au lendemain.
L’environnement linguistique : un enfant a besoin d’interactions verbales riches. La télévision ou les tablettes ne comptent pas, car il n’y a pas d’échange, pas de réponse à ses tentatives de communication. Les règles d’équilibre autour des écrans jouent ici un rôle essentiel.
La place dans la fratrie : les cadets parlent parfois plus tard parce que l’aîné parle pour eux. Dans les familles nombreuses, j’observe souvent ce phénomène sans qu’il soit pathologique.
Les otites à répétition : des otites séreuses chroniques peuvent provoquer une baisse d’audition temporaire qui freine l’acquisition du langage. C’est l’une des premières pistes à explorer.
Causes nécessitant un suivi
Un trouble de l’audition : même léger, un déficit auditif impacte considérablement le langage. Un test auditif (ORL) est le premier examen à réaliser face à un retard de langage.
Un trouble spécifique du langage (dysphasie) : difficulté structurelle à acquérir le langage, indépendamment de l’intelligence. L’enfant comprend bien mais peine à s’exprimer, ou vice-versa.
Un trouble du spectre autistique : le retard de langage peut être l’un des premiers signes, souvent associé à des particularités dans la communication non verbale et les interactions sociales. J’en parle plus en détail dans mon article sur le TDAH et l’autisme.
Un retard global de développement : le langage est en retard parmi d’autres compétences (motricité, jeu, autonomie).
Stimuler le langage au quotidien : activités et jeux
La meilleure orthophoniste du monde ne peut pas rivaliser avec un parent qui stimule le langage au quotidien, dans les moments de vie ordinaires. Voici des techniques efficaces et faciles à intégrer.
La technique du commentaire sportif
Décrivez ce que fait votre enfant comme si vous étiez commentateur sportif : « Tu empiles les cubes. Un rouge, un bleu. Oh, la tour est grande ! Et PAF, elle tombe ! » L’enfant entend le vocabulaire en contexte, associé à son action. C’est bien plus efficace que de lui demander de répéter des mots.
L’expansion
L’enfant dit « voiture ». Vous répondez « oui, c’est une grosse voiture rouge ». L’enfant dit « encore lait ». Vous répondez « tu veux encore du lait, d’accord ». Vous enrichissez sans corriger, vous modélisez sans exiger.
Règle d’or : ne dites jamais « non, on ne dit pas comme ça, on dit… ». Reformulez simplement la version correcte de façon naturelle. L’enfant entend la bonne forme sans se sentir en échec.
Les livres, encore et toujours
La lecture partagée est l’activité la plus puissamment corrélée au développement du langage. Mais pas n’importe comment :
- Posez des questions ouvertes : « Qu’est-ce qu’il fait, le chat ? » plutôt que « C’est un chat, hein ? »
- Laissez le temps de répondre : comptez jusqu’à cinq dans votre tête avant d’intervenir
- Suivez l’intérêt de l’enfant : s’il veut rester sur la page du chien pendant cinq minutes, restez-y
- Relisez les mêmes livres : la répétition est le moteur de l’apprentissage
Pour accompagner le passage à la lecture, consultez également mon guide sur l’apprentissage de la lecture.
Les chansons et les comptines
Les comptines sont des accélérateurs de langage extraordinaires. Elles offrent :
- Un rythme prévisible qui aide à découper les mots
- Des rimes qui entraînent l’oreille phonologique
- Des gestes associés qui ancrent le sens
- Du plaisir partagé qui motive la répétition
Le jeu symbolique
Jouer à la dînette, au docteur, aux poupées, aux voitures avec des scénarios : « Le camion va livrer des bananes au magasin. Ding-dong ! Bonjour monsieur, voici vos bananes ! » Le jeu symbolique stimule le langage narratif, la syntaxe et le vocabulaire de façon naturelle.
Les activités du quotidien
| Moment | Comment stimuler |
|---|---|
| Le bain | Nommer les parties du corps, jouer avec des contenants (« plein », « vide », « ça coule ») |
| Les courses | Nommer les aliments, les couleurs, les quantités |
| La cuisine | Décrire les actions (« je coupe », « je mélange », « ça sent bon ») |
| La promenade | Nommer ce qu’on voit, commenter les bruits, chanter |
| L’habillage | Nommer les vêtements, les couleurs, les parties du corps |
Pour d’autres idées d’activités à la maison, consultez mon guide dédié.
Le bilinguisme : un faux coupable
C’est l’une des idées reçues les plus tenaces : « L’enfant parle tard parce qu’il est bilingue. » Mettons les choses au clair.
Le bilinguisme ne cause pas de retard de langage. Les enfants bilingues peuvent :
- Mélanger les deux langues dans une même phrase (c’est normal et temporaire, ça s’appelle le code-switching)
- Avoir un vocabulaire réparti entre les deux langues (vingt mots en français et vingt mots en arabe, par exemple, ce qui fait quarante mots au total)
- Sembler en retard si on ne mesure qu’une seule de leurs deux langues
Ne laissez personne vous dire d’arrêter de parler votre langue maternelle à votre enfant. Si un professionnel vous donne ce conseil, changez de professionnel. Le bilinguisme est une richesse cognitive, pas un handicap.
En revanche, un enfant bilingue peut tout à fait avoir un trouble du langage. Le bilinguisme ne protège pas des troubles, il ne les cause pas non plus. Un bilan orthophonique prenant en compte les deux langues permettra de faire la distinction.
Quand et comment consulter un orthophoniste
Le bon moment
La règle est simple : si vous êtes inquiet, consultez. Il n’y a pas d’âge minimum. Un orthophoniste peut évaluer un enfant dès dix-huit mois et donner des conseils de stimulation avant même de commencer une prise en charge formelle.
N’attendez pas le fameux « il va rattraper son retard tout seul ». C’est parfois vrai, mais quand ça ne l’est pas, les mois perdus comptent. La plasticité cérébrale est maximale avant cinq ans : plus l’intervention est précoce, plus elle est efficace.
Comment obtenir un rendez-vous
- Prescription : une ordonnance du médecin traitant est nécessaire pour que les séances soient remboursées
- Délais : les orthophonistes ont souvent des listes d’attente de plusieurs mois. Inscrivez-vous dès maintenant si vous avez un doute, quitte à annuler si l’enfant progresse entre-temps
- Bilan : le premier rendez-vous est un bilan complet (quarante-cinq minutes à une heure) qui évalue la compréhension, l’expression, la communication non verbale et les prérequis au langage
Ce qui se passe en séance
Les séances d’orthophonie avec un enfant ne ressemblent pas à des cours. L’orthophoniste joue avec l’enfant, utilise des livres, des figurines, des jeux de société adaptés. L’enfant ne se rend souvent pas compte qu’il « travaille ». Les parents reçoivent des conseils à appliquer au quotidien, ce qui multiplie l’efficacité des séances.
Le rôle des parents : ce qui aide vraiment
| Ce qui aide | Ce qui n’aide pas |
|---|---|
| Parler beaucoup à l’enfant, avec des phrases simples et variées | Parler en « bébé » (« tu veux un bibou de lolo ? ») |
| Laisser le temps de répondre | Finir systématiquement ses phrases |
| Reformuler sans corriger | Faire répéter (« dis… dis… dis… ») |
| Répondre à toutes ses tentatives de communication | Ignorer les gestes ou les sons « imparfaits » |
| Lire des histoires chaque jour | Laisser la télévision allumée en fond sonore |
| Jouer ensemble | Déléguer la stimulation uniquement à l’orthophoniste |
| Suivre l’intérêt de l’enfant | Imposer des exercices de « travail » |
Ce que j’ai appris avec ma propre fille : le jour où j’ai arrêté de m’inquiéter et où j’ai simplement recommencé à jouer avec elle sans arrière-pensée thérapeutique, c’est là que les mots sont arrivés. Les enfants sentent quand on attend quelque chose d’eux, et cette pression, même bienveillante, peut les bloquer.
En résumé
Le langage est une compétence qui se construit dans la relation, dans le jeu, dans le quotidien. Votre enfant apprend à parler parce que vous lui parlez, parce que vous l’écoutez, parce que vous répondez à ses tentatives maladroites avec enthousiasme plutôt qu’avec correction.
Si vous êtes inquiet, consultez sans attendre. Non pas parce que la situation est forcément grave, mais parce qu’un professionnel peut vous rassurer ou vous orienter rapidement. Et dans les deux cas, vous aurez agi au bon moment.
Ma fille, celle qui n’a pas parlé avant vingt mois, est aujourd’hui une intarissable bavarde de huit ans qui négocie ses heures de coucher avec une éloquence qui me laisse sans voix. Littéralement. Chaque enfant a son horloge. Votre rôle n’est pas de la régler, mais de créer les conditions pour qu’elle sonne au bon moment.

